Les vérités crues de Me Habiba Touré, avocate de Laurent et Simone Gbagbo.

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Cameroon Voice, 15 juillet 2017
http://www.cameroonvoice.com/news/article-news-30376.html

Les minutes du renversement scandaleux et de l'incarcération de l'ancien président ivoirien

À seulement 34 ans, Maître Habiba Touré est une femme de tempérament. Depuis 2011, elle est l'avocate de l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. Panafricaniste convaincue, éprise de justice et de vérité, elle assure également la défense de l'ex-première dame et de milliers de victimes de la crise post-électorale. Six ans après l'incarcération à la CPI de l'ancien chef de l'état, elle a accepté de revenir sur les circonstances de l'affaire politico-judiciaire françafricaine la plus sensible du XXIème siècle. Que s'est-il passé en Côte d'ivoire et quelles répercussions sur la situation actuelle du pays ?

Dans cet entretien, Maître Habiba Touré met fin aux spéculations et nous raconte les faits.>

Laurent gbagbo avocate

Avez-vous des craintes lorsque vous décidez de prendre cette affaire ?
Aucune. Je crois qu'il ne faut pas travestir sa lâcheté en prudence en faisant état de raisons X ou Y. Il faut être à la hauteur de ce qu'on dit. Plus jeune, j'ai fait pas mal de militantisme à travers plusieurs mouvements noirs. C'était toujours la même chose, on refait le monde dans un salon mais concrètement il n'y a rien. Ça m'a toujours posé problème parce que je suis une femme d'action. C'est bien de théoriser mais l'idéologie qui n'est pas suivie d'effets ne sert à rien. Le dossier du président Laurent Gbagbo était une occasion de montrer qu'on pouvait agir. Je me suis dit que si je ne le faisais pas, je ne pourrais plus me regarder dans une glace. Lorsqu'on est confronté à sa propre responsabilité d'agir et qu'on ne fait rien alors on est un panafricain en carton.

 

Comment la famille Gbagbo entre-t-elle en contact avec vous ?
J'avais déjà rencontré le président Laurent Gbagbo bien avant. Au moment de la crise post électorale, très peu de gens acceptaient de participer à des conférences pour expliquer ce qui se passait en Côte d'Ivoire. Il s'agissait de démontrer qu'il n'était pas quelqu'un qui s'accrochait au pouvoir. Il fallait expliquer juridiquement, avec des arguments que dans les faits il n'a pas perdu. C'était très compliqué car dans ces rencontres nous étions face à des sympathisants de monsieur Ouattara. Ils voulaient de toute façon qu'il soit le vainqueur, quoiqu'on en dise. Certaines conférences ont été annulées, c'était très violent. Malgré cela j'ai continué de le faire, c'était important. L'entourage du président à pu le constater et lorsqu'il a fallu constituer une équipe d'avocats, nous n'étions pas nombreux de toute façon, le choix était naturel.

Avec Lucie Bourthoumieux on vous a surnommé les « Gbagbo girls », quels rapports entretenez-vous ?
Je ne connais pas cette dame. Je n'ai jamais travaillé avec elle sur aucun des dossiers concernant la Côte d'Ivoire. Je pense que c'est plutôt une appellation qui émane de journalistes, mais qui ne correspond pas à grand-chose. Peut-être parce que nous sommes deux femmes, deux avocates, considérées comme pro-Gbagbo. Sinon, mon principal associé, dans le cadre de tous mes dossiers ivoiriens, est Maître Rodrigue Dadjé, qui est également l'avocat principal de madame Gbagbo. Nous essayons tous deux de mener le combat comme nous le pouvons.

« Pro-Gbagbo », est-ce un terme que vous assumez ?
Je pense que quand on veut dire « Pro-Gbagbo », c'est qu'il y a autre chose derrière. Parce que finalement, ce nom a tellement été sali que quelque part on vous y réduit. Mais je n'en ai pas honte. Si les gens veulent me considérer comme telle, ça ne me pose pas de problème. Tous ceux qui se revendiquent idéologiquement de Gbagbo sont panafricains, veulent mener un combat pour l'indépendance de l'Afrique et de la Côte d'Ivoire en particulier. J'ai toujours été, même en dehors du cas ivoirien, quelqu'un de panafricain. J'ai toujours été tournée vers tout ce qui concerne la conscience noire, c'est mon identité propre. Etant moi-même en partie originaire de la Côte d'Ivoire, je m'intéressais à ce qui s'y passait. Donc on nous attribue cette appellation comme ça alors que ce n'est pas tant l'homme, que l'ingérence française qui est condamnée. C'est en ce sens que je trouve le terme un peu galvaudé, bien qu'il n'enlève rien à ce grand homme. Laurent Gbagbo est un très grand personnage et je suis convaincue que l'Histoire le réhabilitera.

Avoir cette « conscience noire » vous a-t-il desservi dans votre exercice d'avocat ?

Etre une femme noire est difficile en France. Quel que soit le métier. Il faut être clair sur ce point. Mais je pense en même temps que ce n'est pas une raison pour ne pas se battre et réussir. Réussir pour nous mais aussi pour montrer aux plus jeunes que c'est possible. On n'est pas condamné à être footballeur ou chanteuse, on peut aussi être avocat, médecin ou ingénieur. Oui c'est difficile. J'exerce une profession où les jeunes afro-descendants issus de la diaspora sont rares. Les quelques confrères noirs que j'ai sont majoritairement originaires d'Afrique et sont venus poursuivre leurs études. Il faut reconnaître que les jeunes de la diaspora sont très peu endurants face aux difficultés. L'échec, en soi, n'est pas condamnable, c'est la renonciation, la résignation qui l'est. C'est dommage parce nous qui sommes d'ici connaissons les codes, ce qui se cache derrière des expressions ou des regards. Et c'est important de donner une autre image de nous. Surtout que lorsque vous retournez, en Côte d'Ivoire dans mon cas, les gens sont extrêmement fiers de voir des jeunes d'ici se battre pour le pays, pour le continent.

En tant qu'ivoirienne, comment votre entourage a pris votre implication dans cette affaire ?
Pour moi c'est d'autant plus compliqué que je fais partie du groupe ethnique qui est censé soutenir Ouattara. Les gens sont surpris et voient ça comme une trahison. Alors qu'en réalité, les vrais traîtres sont justement ceux qui s'étonnent de mon engagement, qui lui n'a jamais été ethnique. Je trouve que c'est bien le drame de nos communautés et de nos peuples. Je ne peux pas être panafricaine et tribaliste. C'est à mon sens contradictoire.

L'appartenance ethnique supposée est-elle marquée aujourd'hui en Côte d'Ivoire ?Oui. On part du principe que le nom révèle le parti politique que vous soutenez. En fonction de votre nom, on suppose que vous soutenez Bédié, Gbagbo ou Ouattara. La Côte d'Ivoire connaît actuellement un repli tribaliste. Pour un pays aussi métissé, c'est un rétropédalage, c'est n'importe quoi. Parce que ce n'est pas ça la Côte d'Ivoire, ça ne l'était pas avant les crises du moins. Mais cela est dû aux souffrances, aux violences, aux massacres qui sont intervenus. Il serait malhonnête de ne pas l'indiquer. Certaines personnes, en toute bonne foi, me disaient ne pas comprendre ce que je fais parce que Ouattara a gagné. Que Gbagbo s'accroche, et qu'il doit « dégager ». Face à ceux-là, si on réplique avec emportement, dans l'invective, on n'avance pas. Donc je pense qu'il y a cette pédagogie à faire.

Que se passe-t-il le 30 novembre 2011 ?
Pour comprendre cette date, il faut remonter un peu avant. En 2000, le président Gbagbo arrive au pouvoir à l'issue des élections présidentielles. En 2002, il y a la tentative de coup d'état avec les rebelles qui occupent la moitié du pays. De cela vont découler un certain nombre d'accords en vue des élections. La seule condition concernant les rebelles était leur désarmement. Car on ne peut pas aller aux urnes si la situation est instable. A chaque fois, le scrutin a été reporté parce qu'ils s'y refusaient. Première clarification : Gbagbo ne s'est pas cramponné au pouvoir. Mais les élections ne pouvaient pas se tenir avec la moitié du pays occupé par les forces rebelles. Pourtant, la communauté internationale, la France en tête, indiquait que le président Gbagbo repoussait volontairement l'élection par désir de se maintenir au pouvoir. Finalement, on va le contraindre à organiser le scrutin, alors que les armes circulent toujours. Un rapport émanant des Nations-Unies indiquent d'ailleurs que les rebelles se sont lourdement armés en vue des élections présidentielles. Un certain nombre de rapports ont également dénoncé que des partisans de Laurent Gbagbo originaires du Nord étaient maltraités, violés, agressés ou tués durant les élections de 2010. Deuxième clarification : Il n'y a jamais eu de résultats provisoires proclamant Monsieur Ouattara vainqueur. En effet, en principe, c'est la commission électorale indépendante (CEI) qui doit proclamer les résultats provisoires. Ces résultats doivent ensuite être confirmés par le Conseil constitutionnel qui proclame les résultats définitifs. Mais la CEI qui est majoritairement pro-Ouattara ne proclamera jamais de résultats provisoires. En effet, les commissaires centraux qui la composent ne sont pas parvenus à se mettre d'accord de façon consensuelle sur les résultats du 2nd tour. Certains souhaitaient intégrer des résultats régionaux qui donnaient Alassane Ouattara vainqueur avec 150 % des voix, tandis que d'autres trouvaient cela aberrant car c'était prendre en considération des résultats manifestement truqués issus du bourrage d'urne. Certains commissaires centraux, qui n'étaient pas acquis à Monsieur Ouattara, relèvent le problème. On ne peut décemment pas intégrer au décompte un procès-verbal avec plus de de votants que d'inscrits. Ils demandent le recomptage. Les autres maintiennent que ce n'est pas grave et refusent, en dépit du bourrage d'urnes évident. Gagner à 110% c'est scandaleux, gagner à 150% c'est aberrant. C'est ce qui va bloquer la CEI qui ne proclamera jamais de résultats provisoires. Bien des gens pensent qu'en 2010, la Commission Electorale Indépendante a proclamé des résultats alors que c'est faux. Cela n'a jamais été le cas, car du fait du blocage, les procès-verbaux ont été transmis au Conseil Constitutionnel qui devait proclamer les résultats définitifs après avoir examiné les recours des candidats.

Le mandat précédent du président Gbagbo s'est-il déroulé dans un climat stable ?
Laurent Gbagbo n'a présidé la Côte d'Ivoire que 18 mois puis, suite à la tentative de coup d'état de 2002, le pays a été divisé en deux. Il s'est retrouvé avec des gouvernements d'union nationale avec un premier ministre qu'il n'avait pas choisi. Il y a ainsi eu près de 8 ans de cohabitation avec les rebelles. Dans quel Etat normalement constitué fait-on ça ? C'est n'importe quoi. Donc quand on le présente comme un dictateur, il s'agit soit de mauvaise foi, soit d'ignorance. D'abord, le terme dictateur en lui-même m'insupporte car il est réservé aux africains. Pourtant, dans l'actualité française, on a des députés qui sont restés en fonction pendant 30 ans, est-ce qu'on les présente comme des tyrans ? Non. On doit nous-mêmes apprendre à se respecter dans le choix de nos mots. C'est aussi pour ça que j'ai horreur de parler de « régimes » lorsqu'on évoque la situation de pays d'Afrique. Ils ne sont pas plus des régimes que les pouvoirs français, américains ou britanniques. En l'occurrence, lorsqu'on parle du président Laurent Gbagbo, il ne s'agit pas de dire qu'il est irréprochable, mais c'est quelqu'un qui est arrivé au pouvoir démocratiquement, sans jamais prendre aucune arme. Il est le père du multipartisme en Côte d'Ivoire, on n'a jamais vu un dictateur se battre pour ça. Il est arrivé par la voix du peuple et il veut repartir de la même manière. Voilà quelle était la position du président Laurent Gbagbo et la nôtre également.

Peut-on justement parler de « coup d'état institutionnel » ?
Oui. Si on revient à la crise post-électorale de 2010-2011, l'un des commissaires centraux, qui n'en est pas le président, prend des résultats régionaux non consolidés de provenance douteuse et vient devant les caméras de télévisions françaises dans l'intention de les dévoiler. D'autres commissaires centraux arrivent et s'opposent, car ces documents n'avaient pas été consolidés par la Commission Electorale Indépendante (CEI). Par ailleurs, cette manière de fonctionner ne correspondait pas au processus électoral qui avait été validé. Il était donc hors de question de faire croire à l'opinion publique que ces documents étaient les résultats de l'élection présidentielle puisque ce n'était pas le cas. C'est la fameuse scène où on voit un homme arracher des documents de la main de ce monsieur. Cette scène sera interprétée comme une énième tentative du président Gbagbo de confisquer le pouvoir. Mais ce qu'on ne dit pas, c'est que le monsieur qui s'apprêtait à lire de manière irrégulière des résultats non vérifiés et non consolidés, était un rebelle issu des rangs de Monsieur Guillaume SORO (Chef rebelle à l'époque).

En tout état de cause, la CEI avait jusqu'à minuit pour statuer après quoi elle était automatiquement dessaisie au profit du Conseil Constitutionnel. Ce qui est intéressant c'est que le président de la commission confirmera lui-même, à ces médias français que la CEI n'avait pas encore arrêté les résultats de l'élection présidentielle. Ce qui désavoue l'initiative du précédent commissaire issu des rangs de la rébellion.

Finalement, n'arrivant pas à s'accorder sur les résultats provisoires, ils décident de rentrer et de revenir le lendemain pour rédiger le procès-verbal de difficulté. Sauf que le lendemain, le président de la CEI a disparu. On le retrouve finalement, tout seul, au QG de campagne d'Alassane Ouattara, avec des ambassadeurs occidentaux, en train d'annoncer la victoire de ce dernier et devant France 24 de surcroît. Si vous apprenez qui est le président de la république française via la télévision américaine vous allez y croire sincèrement ? Face à cela, le Conseil constitutionnel réagit en rappelant qu'il est en plein travail et que le nom du vainqueur ne peut encore être connu.

Je précise que normalement, le président de la CEI ne peut pas proclamer les résultats seul/ Tout d'abord il faut un procès-verbal contenant lesdits résultats. Deuxièmement, il faut que la commission centrale soit au complet et que chacun ait signé le procès-verbal. Ces conditions n'ont jamais été réunies. Il n'y a jamais eu de procès-verbal actant les résultats provisoires. Ce procès-verbal n'a pas pu être signés par les commissaires centraux puis qu'il n'existait pas. Donc on voit bien qu'il s'agit d'un hold-up électoral. C'est à partir de là qu'on entre concrètement dans la crise post-électorale.

Le spectre de la Françafrique apparaît précisément à ce moment là ?                                                                

Quand le conseil constitutionnel, après examen de tous les procès-verbaux, a proclamé le président Laurent Gbagbo vainqueur, on a vraiment vu le jeu et la puissance des médias français. A ce moment là, la françafrique a commencé à tomber sur le président en l'accusant d'être un dictateur, de s'accrocher au pouvoir et d'entériner qu'elle reconnaissait Ouattara. Donc maintenant en Afrique, c'est France 24 qui proclame les résultats des élections et non plus la commission électorale ou le Conseil constitutionnel ?Le président Gbagbo avait prêté serment et se préparait à poursuivre un autre mandat. Les pressions viennent de toutes parts. C'est à ce moment qu'il propose le recomptage des voix, afin de clarifier la situation pacifiquement, et sortir de cette situation de quasi-guerre. Les procès verbaux sont des triplicatas, la présidence en a un exemplaire, Alassane Ouattara également, ainsi que les Nations Unies. Pour prouver sa bonne foi, Laurent Gbagbo propose même de s'en référer aux exemplaires des Nations Unies. Toutes les instances refusent au prétexte qu'il serait injuste de recompter. Donc lorsque beaucoup de médias disent que la crise postélectorale est née du refus du président Laurent Gbagbo de laisser le pouvoir au profit de Ouattara, c'est faux. Il était prêt à s'en aller si on établissait qu'il avait réellement perdu l'élection mais ce n'est pas le cas. Cette crise a occasionné des milliers de morts du fait du refus catégorique de monsieur Ouattara de recompter les voix. Les armes auraient pu être évitées si on avait procédé au recomptage.

Dans une interview donnée récemment à Médiapart, Laurent Gbagbo accuse ouvertement la France et Nicolas Sarkozy d'être responsables du chaos. De la crise post électorale à son arrestation, comment se matérialise cette présence en Côte d'Ivoire ?

Monsieur Sarkozy avait lui-même annoncé plusieurs appels téléphoniques au président Gbagbo pour lui demander de quitter le pouvoir. C'est aberrant parce que la France est censée reconnaître des états et non des chefs d'états. Donc c'est de l'ingérence et c'est lui qui a mené cette politique jusqu'au bombardement du 11 avril. Ils ont tout essayé et se sont rendus compte que le peuple dans sa majorité était acquis au président Gbagbo. Il a toujours été très aimé. Il n'y a jamais eu de mobilisation de masse pour Alassane Ouattara, jamais. Quand il a essayé de lancer des journées ville-morte, les gens allaient travailler quand même. Rien n'a fonctionné donc, en désespoir de cause, ils ont bloqué les banques, convaincus que sans salaires les gens chasseraient d'eux-mêmes le président Gbagbo. Malgré cela, le peuple n'est pas sorti.

L'échec des tentatives d'instrumentalisation du peuple est-il l'amplificateur de la crise ?
Oui car c'est à ce moment-là que les hommes en armes d'Alassane Ouattara sont descendus du nord sur la capitale. Les massacres de masse commencent à cette période. On l'accuse d'ailleurs d'avoir perpétré des massacres de masse dans la ville de Duékoué dans la nuit du 28 au 29 mars 2011 (entre 800 et 1000 morts civiles recensés en une seule journée). Les rebelles perdent la fameuse bataille d'Abidjan face à l'armée loyaliste. L'armée française a volé à leur secours en bombardant la résidence présidentielle qui était alors occupée par le président, son épouse et la famille proche, ainsi que des employés et des civils qui étaient venus y trouver refuge. Une fois qu'il n'y avait plus de résistance possible, ils ont demandé aux forces pro-Ouattara de venir cueillir le président Laurent Gbagbo. Donc l'armée ivoirienne n'a pas perdu face aux rebelles mais face à l'armée française. Laurent Gbagbo est finalement pris avec sa famille et amené à l'hôtel du golf, le QG de Monsieur Ouattara d'où avaient été proclamés les prétendus résultats de l'élection. L'objectif était aussi d'humilier le président et de le forcer à reconnaître sa défaite militaire. Ils l'ont gardé là-bas une dizaine de jours environ avant de le transférer à Korogho, et son épouse à Odiénné dans le nord du pays.


Quelles sont les conditions de détention de Laurent Gbagbo dans le nord ? On nous dit à ce moment là qu'il était assigné à résidence dans la villa présidentielle, ce qui est faux. Il vivait dans une pièce sans fenêtre, privé de la lumière du jour. On le sortait de temps à autres pour le mettre dans la fameuse résidence lorsqu'il devait voir ses avocats ou des visiteurs de la communauté internationale. À aucun moment il n'a été respecté dans sa dignité d'humain ou d'ancien chef d'état. J'ai moi-même été braquée par des kalash dans le nord, parce qu'on refusait de me laisser voir le président Gbagbo. C'est une réalité.

La France et les autres autorités internationales et locales proposent-elles à Gbagbo de négocier ?
Non. C'est une méthode vielle comme le monde et ce n'est pas la première fois que la France l'utilise. Même durant la traite négrière, tous les esclaves qui étaient un peu trop résistants ou essayaient de créer des révoltes étaient massacrés devant tout le monde pour servir d'exemple. On l'a également vu avec Haïti, la première république noire, dont on a essayé de faire le pays le plus pauvre du monde pour décourager les autres colonies d'aspirer à l'indépendance. Donc il y avait là la volonté de montrer, par le président Laurent Gbagbo, qu'être indépendantiste ne menait nulle part. Ils ont pensé qu'au bout de quelques mois, le peuple aurait finit par oublier Laurent Gbagbo. C'est en cela que je trouvais la politique de Sarkozy complètement déconnectée. Ils ont humilié un peuple quand même. Et aujourd'hui Gbagbo est encore plus célèbre qu'il l'a été durant sa présidence. Ce n'est pas à la France de dire qui doit être le président en Côte d'Ivoire. Quand je parle de la France je ne parle évidemment pas de la population mais des politiques, des pouvoirs exécutifs français, de la politique étrangère française. Dans les faits c'est bien Nicolas Sarkozy qui a décidé qu'il fallait donner le pouvoir à Ouattara, en intervenant militairement en Côte d'Ivoire. N'oubliez pas qu'il a d'ailleurs été le seul Chef d'Etat occidental présent à la prétendue investiture de Monsieur OUATTARA.

Que font les Nations Unies et la communauté internationale ? Ils regardent ailleurs. Tout à coup, ça devient un problème ivoiro ivoirien. Alors que c'est une violation des droits parce qu'il n'était pas dans un cadre légal. C'était purement et simplement de la séquestration. Laurent Gbagbo n'a jamais reconnu la victoire d'Alassane Ouattara parce qu'Alassane Ouattara n'a pas gagné. Mais on l'humilie et on lui demande d'exhorter ses sympathisants à ne plus résister. Donc il demande à ce que les armes cessent, mais ce n'est pas lui qui a ouvert le feu. L'armée s'est défendue, mais lorsqu'elle a vu que le président avait été arrêté, elle a cessé le combat. La Côte d'Ivoire n'avait alors plus de Président en exercice le 11 avril 2011.

 



Allassane Ouattara et Nicolas Sarkozy

Les autres états Africains se sont-ils mobilisés ?
Il n'y a pas eu de réaction. C'est malheureusement à l'image du continent. Ils ont tous fait profil bas pour se conformer à la volonté de Nicolas Sarkozy. Qu'ils y adhèrent ou non car certains peuvent reconnaître l'injustice, mais dans les faits, ils n'accompliront rien.

Comment et pourquoi Laurent Gbagbo se retrouve à la CPI ?
La CPI ouvre une enquête en octobre 2011. Elle affirme qu'il a massacré son peuple et qu'il doit en répondre. Après un mois et demi d'enquête, le 29 novembre de la même année, on transfert le président Laurent Gbagbo à la CPI. En 2013, l'audience de confirmation de charge débute. Le procès de Laurent Gbagbo commence en 2016. On lui impute la responsabilité d'environ 300 victimes, dont une centaine de morts mais pas les 3000 énoncés. C'est là qu'on s'indigne contre le bureau du procureur. Ils se moquent du monde ! S'ils sont véritablement animés par la volonté de rendre justice, la logique voudrait qu'on commence par les victimes des crimes les plus graves, les plus de 2700 morts. Comment se fait-il qu'ils laissent ça de côté pour prendre le président Laurent Gabgbo et l'emmener à La Haye à cause de 300 victimes pour lesquelles ils peinent à faire le lien avec le président Gbagbo ? Il y a un problème. Les familles des massacrés accusent pourtant les forces pro-Ouattara.

Pouvez-vous affirmer que de la destitution du président Gbagbo à son incarcération à la CPI, il n'y a aucun élément fiable pouvant le retenir en détention ?
Rien d'un point de vue judiciaire. Ce qui est intéressant c'est qu'on dit que la crise post-électorale a fait au moins 3000 morts – en toute honnêteté il faut multiplier ce chiffre au moins par cinq- donc dans l'esprit de tous, le président Laurent Gbagbo est transféré à la CPI pour répondre de ces 3000 morts. Or, le président Gbagbo n'a jamais été poursuivi pour cela. On lui reproche uniquement 4 évènements qui auraient occasionné 300 victimes. Et là encore, le Bureau du Procureur a les plus grandes difficultés du monde à démontrer un quelconque comportement criminel du président Gbagbo. En tout état de cause, les 300 victimes que le Bureau du Procureur tente d'imputer au Président Gbagbo ne représente que 10 % des victimes de la crise ivoirienne. On s'attendait à ce que la CPI poursuive les auteurs des massacres les plus importants. Il y a eu près de 1000 morts en une seule journée dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire ! Je suis forcée de constater que les auteurs des crimes les plus graves survenus durant la crise ne sont pas poursuivies. Il y a des vidéos, des photos, des rapports, et aucun mandat d'arrêt délivré. Il y a encore des milliers d'ivoiriens qui survivent dans des camps de réfugiés au Ghana, au Togo, au Bénin etc. C'est un constat affligeant et extrêmement grave parce qu'il n'y a rien de pire pour une victime que de ne plus croire en la justice. Lorsque vous n'y croyez plus, vous la rendez vous-même.

Dans ce cas pourquoi est-ce si long ?
C'est toute la question ! D'un point de vue factuel c'est absurde. Le procureur [Luis Moreno Ocampo] débute l'enquête en octobre 2011, en novembre 2011 il estime qu'il a suffisamment d'éléments pour délivrer un mandat contre le président Gbagbo. De l'autre côté, vous avez plus de 4000 victimes, qui accusent nommément Ouattara et ses forces armées, et qui réclament justice. Six ans plus tard, vous n'avez toujours pas délivré un seul mandat d'arrêt contre les personnes accusées. C'est énorme, c'est inhumain ! Mais quel média va en parler ? Pour la plupart des gens, l'affaire a été réglée le 11 avril 2011. En résumé vous avez le président Gbagbo, transféré à la CPI dans la précipitation en novembre 2011, qui a vu son procès débuter en janvier 2016, sans qu'aucune preuve sérieuse n'apparaisse. De l'autre côté, vous avez des milliers de victimes qui ont saisi la CPI pour dénoncer les crimes contre l'Humanité dont elles ont été victimes par les forces pro-Ouattara, et le Bureau du Procureur reste taisant. Un journaliste qui serait de bonne foi et qui aurait suivi tant la crise ivoirienne que le procès depuis le début, ne pourrait que s'interroger. Parce que le procès prend l'eau, ça na pas de sens. Et de l'autre côté vous avez des victimes qui développent une haine vindicative car le Bureau du Procureur de la CPI ne les prend pas en considération. C'est comme si pour être pris en considération il fallait accuser Gbagbo, sinon on ne vous écoute pas. On ne vous regarde pas. On ne vous voit pas. Voilà l'hypocrisie de ce système.

Quelle est la position de madame Bensouda ?                                                                                                  Elle nous dit de la laisser travailler. Il ne faut pas oublier le calendrier personnel de chacun. Le président Laurent Gabgbo est transféré quand Luis Moreno Ocampo termine son mandat de Procureur. Peut-être qu'il voulait partir en étant celui qui a transféré le président ivoirien à CPI. Dans le cas de madame Bensouda, je ne sais pas mais je suppose qu'elle aimerait peut-être terminer son mandat sur la condamnation de Gbagbo. Quand vous voyez dans quelle précipitation on l'a transféré, vous vous interrogez. Au-delà de la défense du président Laurent Gbagbo dont je suis l'avocate personnelle, de celle de son épouse Simone Gbagbo dont je suis également l'avocate, des autres membres de la famille dont le fils Michel Gbagbo ; je suis aussi l'avocat de près de 4000 victimes de la crise post électorale. Ces dernières ont clairement donné des noms et demandé à la CPI d'enquêter, mais le bureau du procureur gagne du temps.

Quelle est l'implication de Guillaume Soro dans ces massacres ?
Il était le secrétaire général des forces nouvelles de l'époque et a revendiqué la paternité de la rébellion. En ce qui concerne la crise post-électorale, après avoir fait allégeance à monsieur Ouattara, il est devenu son premier ministre et son ministre de la défense. Les combats militaires ont été menés sous sa direction. Voilà où est sa responsabilité. Il s'amuse à dire qu'il l'a agi sur ordre de Ouattara. Mais l'exécution d'un ordre ne le disculpe pas. On n'est pas censé exécuter un ordre illégal. Par ailleurs, on a vu que même postérieurement, son nom est encore sorti dans la crise qu'a connu le Burkina Faso. Son nom revient souvent, même s'il s'en défend toujours. Il veut se présenter comme un héros national mais Il y a ce que lui dit et la réalité factuelle et judiciaire. En France, dans le cadre de la plainte de Michel Gbagbo pour enlèvement et séquestration, il a fait l'objet d'un mandat d'amener parce qu'il a refusé de répondre à une convocation judiciaire. Dans un état de droit, personne n'est au-dessus des lois, donc lorsqu'un individu refuse de se présenter face à la justice, on délivre un mandat d'amener. Il a pris la poudre d'escampette pour repartir de façon calamiteuse et grotesque en Côte d'ivoire. Aussi, il ne peut pas revenir en France tant qu'il ne se soumet pas. Or, ces gens-là, ne supportent pas de ne pas pouvoir venir en France. Ils sont plus à l'aise en France que dans le pays qu'ils prétendent vouloir gouverner. C'est ce qui l'a amené à répondre finalement aux questions du juge d'instruction, afin que ce dernier n'exécute pas le mandat et qu'il puisse revenir se balader en France. Mais monsieur Soro est considéré comme mis en examen, dans le cadre de cette procédure intentée par Michel Gbagbo, et il devra selon l'avancement de la procédure, répondre des faits qui lui sont reprochés.

Y a-t-il eu des convocations judiciaires enclenchées contre Nicolas Sarkozy et les nations Unies ?
Non et il n'y en aura jamais, il ne faut pas rêver. Officiellement, il est indiqué que la France n'a pas agi à titre personnel mais sous mandat onusien. On ne peut pas poursuivre les Nations-Unies ni les armées qui interviennent sous mandat onusien, en cas d'exactions on nous dit de nous retourner vers le pays concerné. Donc rien n'est concrètement faisable contre l'armée française. En tout cas pas aujourd'hui.

Diriez-vous que les autres membres de la famille Gbagbo ont été traduis en justice à cause de leur nom ?
Oui. En tous cas, Michel Gbagbo a subi tout ça parce qu'il est le fils de son père. C'est une évidence. A la question de savoir pourquoi il était en prison, le ministre de la justice d'Alassane Ouattara de l'époque a répondu « parce qu'il était avec son père ». Cet ancien ministre, je le précise, est avocat de formation, donc il n'est pas sans savoir qu'être avec son père n'est pas un délit. Quant à Simone Gbagbo, c'est une femme politique, fière, et il fallait casser tout ça. Elle a été battue comme plâtre, humiliée, dans la même logique que son mari. Actuellement elle purge une peine de 20 ans pour atteinte à la sûreté de l'état. Mais Simone Gbagbo ne sait toujours pas comment ni de quoi elle s'est rendue coupable. C'est comme si je vous poursuivais et vous faisais condamner pour vol sans vous dire ce que vous auriez volé. Et bien Simone Gbagbo a été condamnée pour atteinte à la sûreté de l'Etat sans qu'on lui dise ce qu'elle a fait exactement. Or, lorsqu'on vous accuse, on est censé vous dire précisément ce que vous avez fait. Ce n'est pas sérieux. Ça n'a pas toujours été le cas mais aujourd'hui elle au moins détenue dans des conditions qui respectent la dignité humaine. Pour ce qui est des crimes contre l'Humanité dont elle avait été accusée, elle a été acquittée.

Qu'advient-il des membres du Front Populaire Ivoirien (FPI) ?
La plupart d'entre eux ont été arrêtés. Le monde a pu voir des images de l'ancien ministre de l'intérieur la bouche en sang après s'être pris une balle dans la bouche. On voyait sa mâchoire tomber, puis il a succombé le lendemain. Quelques-uns ont pu quitter le pays pour s'exiler. Parmi les autres, ceux qui avaient trouvé refuge à la Pergola, un hôtel d'Abidjan, sous protection onusienne, se sont finalement retrouvés séquestrés. « Assignés à résidence ». Aujourd'hui, tous ceux qui se revendiquent du président Laurent Gbagbo et souhaitent demeurer dans une logique politique selon le credo « la négociation n'est pas la compromission », sont en danger. Dès lors que vous ne faites pas allégeance, que vous ne quémandez pas, vous finissez en prison. On l'a vu avec monsieur Assoa Adou ou encore avec monsieur Hubert Oulaye récemment libéré. Ce qui est dramatique c'est qu'ils sont présentés comme des extrémistes alors que ce n'en sont pas. Ils sont des hommes politiques qui refusent de revenir sur leur conception de l'exercice. La politique ne s'exerce pas avec une kalash sur la tempe.

Va-t-on vers une issue favorable ?
On se bat pour ça. Ce qui est fou avec le président Gbagbo c'est qu'il n'a pas une once de rancune ou de sentiment de revanche. Il estime que l'histoire jugera, qu'il n'est pas le dictateur qu'on a voulu en faire mais juste un homme qui aime profondément son pays. Il aime profondément son peuple. Et ce qui est étonnant, compte-tenu de ce qu'il a vécu, c'est qu'il reste francophile. Il fait une profonde distinction entre le peuple français et des hommes politiques français comme Chirac ou Sarkozy, qui se sont toujours inscrits dans une logique françafricaine. Il ne met pas tout le monde dans le même panier. Selon lui, on ne peut pas balayer d'un revers de main le lien historique entre le peuple français et le peuple ivoirien pour faire plaisir à tous ceux qui le combattent en stigmatisant ces ressortissants. Le président Gbagbo prend ce qui lui arrive avec beaucoup de philosophie, convaincu que cette expérience nous apprendra à tous. Moi je dis qu'il faut se battre sur le terrain judiciaire pour parvenir à une issue favorable afin que lui et son épouse soient remis en liberté. La libération du couple Gbagbo ainsi que celle de tous les prisonniers politiques est un objectif à atteindre. Sur ce point, Monsieur Ouattara a affirmé, avec la plus grande mauvaise foi, qu'il n'y avait plus de prisonniers politiques, mais ce n'est pas la vérité. Ce qu'ils vivent est scandaleux et anormal. Un prisonnier politique est encore décédé récemment.

Peut-on craindre une autre crise pour la présidentielle de 2020 ?
Finalement, l'échéance présidentielle de 2020 est le cadet de mes soucis parce qu'à mon sens, une élection ne vaut la peine d'être suivie que lorsqu'elle est véritablement libre. Quand les dés sont pipés et que vous maintenez votre principal opposant à la CPI, on n'est pas dans un cadre démocratique sain. La Côte d'Ivoire n'est pas un pays réconcilié. Imaginez un instant que vous ayez vu votre mère se faire violer, que vous ayez vu votre père se faire découper à la machette, pourriez-vous réellement vous réconcilier avec les auteurs, qui de surcroît habitent le quartier ? Juste parce que les politiques l'ont décidé ? Non. Et des gens dans ce cas il y en a des milliers. Certains essaient de remettre leur sort à Dieu mais beaucoup d'autres n'attendent qu'une occasion de se venger.

Les ivoiriens n'ont pas seulement vécu que mars 2011. Il y a eu 2002, 2004, 2005, 2010, 2011, 2012. Ça fait beaucoup. Il y a aussi les exilés. Un enfant qui grandit comme ça, privé de son pays parce qu'il est considéré comme étant pro-Gbagbo devient potentiellement quelqu'un qui demain peut prendre les armes pour permettre à ses parents de rentrer. Je ne comprends même pas qu'on ne prenne pas ça en considération. Certains m'ont raconté que leurs voisins, pour les narguer, avaient comme sonnerie de téléphone, les suppliques des civiles pendant les massacres. La réconciliation est loin et en tant qu'avocate, je sais qu'elle devra passer par les voies judiciaires. Les auteurs de ces crimes doivent être poursuivis et condamnés. Ça ne ramènera pas leurs parents, ça n'effacera pas les cicatrices, les traumatismes ni la douleur, mais au moins ça permettra de reconnaître la souffrance des victimes. De reconnaitre ces milliers d'ivoiriens dans leur qualité de victimes. C'est fondamental. A défaut, le repli et la haine tribaliste ne feront que s'accroitre. Ils ont été massacrés du fait de leurs ethnies. Si rien est fait, ils se vengeront en ne regardant que l'ethnie. Si demain d'autres massacres étaient perpétrés, le bureau du procureur de la CPI aura une grande part de responsabilité.

Subissez-vous des pressions dans le cadre de cette affaire ?
Je reçois des menaces évidemment. Mais je refuse de renoncer à mes actions d'avocate pour cette raison. Aujourd'hui je dois prendre un certain nombre de précautions avant de me rendre en Côte d'Ivoire, même si mes proches me le déconseillent. Je ne peux plus aller dans les maquis par exemple, mais j'estime qu'il ne faut pas céder à la peur. Je dois mener à bien ma mission pour les victimes, qui par ailleurs me regardent avec de grands yeux, étonnées parce que je suis une « Touré ». C'est aussi une manière de leur montrer que ce n'est pas une ethnie qui vous a massacré mais des gens armés par d'autres. Donc l'ethnie en elle-même n'est pas responsable de ce qui est arrivé. Il faut se battre contre le repli tribaliste. C'est malheureusement l'un des pires maux du continents.